SAUNDATTI

2 - Routine indienne

    Dans cet environnement nouveau, j’organise mes journées de travail de manière presque monacale, profitant de l’occasion pour approfondir au maximum l’instrument et le matériel musical. Mon programme comprend un minimum de huit heures de pratique, entrecoupées de pauses chai à heures fixes et de nombreuses parties de Uno endiablées avec Sanju, la jeune nièce d’Allamprabuh qui voit en moi un compagnon de jeu inattendu. N’ayant pas l’habitude de rester assis en tailleur aussi longtemps, ce rythme intensif me cause rapidement des douleurs dans les genoux et le dos, et j’évite de peu la tendinite ! J’ai cours deux à trois heures tous les jours, généralement avant le repas du soir après lequel je pratique encore. Ma journée se termine par quelques exercices physiques, vingt minutes de méditation, et la lecture du Ramayana, un des textes fondateurs de la mythologie hindouiste dont j’ai acheté un exemplaire à Bombay. Mes seuls liens avec la France dépendent des caprices d’une connection internet très variable que je capte seulement dans la rue, au bord du caniveau où viennent se nourrir les cochons. Seul occidental en ville, je suis une curiosité et chaque sortie est l’occasion pour les voisins de venir faire de nombreux selfies avec moi, parfois sans même aucun préambule - vont ils ensuite les poster sur facebook avec pour légende : “Super après midi avec mon ami français ?”.  Accompagner Sanju chez ses amies pourtant juste à côté me prend une bonne demi-heure, et mes sorties internet sont guettées par le fils du voisin qui vient systématiquement faire la discussion quand bien même je suis au téléphone, et me pose chaque jour la même question cruciale, à savoir si j’ai mangé des chapatis ou des rotis - ces petits pains indiens ronds et plats qui servent de cuillères pour manger. Souvent excitant, cet isolement profond de ma culture européenne s’avère parfois un peu pesant, et donne lieu à de profondes introspections, l’occasion d’observer le jeu de mes émotions transitoires et mettre en pratique mes quelques connaissances du bouddhisme. Je conçois ce moment comme une forme de retraite méditative, et bien que l’envie me ronge parfois d’aller explorer cette Inde que j’ai à peine entraperçue, je sors assez peu - j’ai prévu trois mois de voyage après pour satisfaire ma curiosité.

Allamprabuh apprécie mon implication et les cours s’allongent d’autant. Assis dans ma chambre l’un en face de l’autre et séparés par nos paires de tablas, il m’enseigne la musique classique hindustani. Fidèle à la transmission orale caractéristique de l’éducation musicale ici, chaque rythme est d’abord chanté puis joué sur l’instrument, répété jusqu’à ce que je l’aie parfaitement compris - un rythme que l’on ne peut chanter ne pourra être joué avec précision. Alors qu’il lui faut au début me répéter de nombreuses fois un rythme pour que je l’assimile, je parviens sur la fin du séjour à reproduire presque immédiatement ce qu’il me montre. Dans mon esprit jour et nuit tourné vers la pratique s’est développée une logique nouvelle et un lien profond avec l’instrument ; le chant s’est connecté aux doigts et un nouveau rythme est aussitôt mémorisé, chanté et joué avec facilité et naturel.

En fonction de mes besoins du jour (tel doigt à corriger, telle frappe à travailler..) ou de mes demandes particulières, il puise dans le volumineux carnet qui contient l’ensemble des rythmes, minutieusement écrits, qu’il a travaillés pendant son apprentissage. Tout tabliste possède un tel carnet qui lui est très personnel et que lui seul peut vraiment comprendre ; une archive écrite inattendue que l’on trouve rarement dans des musiques de tradition orale telles que la musique mandingue de Guinée ou le gwoka guadeloupéen. Comme je suis là pour une durée limitée et avide de son savoir, il me donne un maximum de matériel musical à ramener en France, quand l’enseignement traditionnel veut que l’on passe parfois un mois entier sur un même rythme. Je possède aussi mon propre carnet, avec maintenant de quoi travailler pour bien longtemps.

 contactthomas.celnik@gmail.com  -  Paris, France

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