SAUNDATTI

ou l’apprentissage des tablas chez un guru indien

      C’est en revenant d’un séjour au Népal il y a deux ans que j’ai décidé d’acquérir une paire de tablas, ces percussions à peaux caractéristiques de la musique indienne qui m’ont toujours fascinées tant par leurs sonorités uniques que par l’étendue de leurs possibilités. Deux tambours aux sons différents, deux mains et les doigts, j’y voyais un certain rapprochement avec le piano et donc un travail complémentaire de celui de l’instrument que je pratique professionnellement. De retour à Paris, je commence des cours avec Julien Leroy, qui joue régulièrement avec les musiciens indiens parisiens et me transmet sa passion de l’instrument. Pour mieux comprendre cette musique, je décide ensuite de partir pour l’Inde étudier par une transmission orale traditionnelle avec un guru. Si  le terme est très connoté en occident, il se traduit en fait par “celui qui écarte les ténèbres” et désigne le professeur. Cette immersion est aussi l’occasion d’appréhender la culture indienne de l’intérieur avec une profondeur que ne permet pas le simple tourisme. Julien me met en relation avec son guru et me voilà quelques mois plus tard dans un avion pour Bombay.

1 - Allamprabuh

Le guru indien de mon guru français, c’est Allamprabuh Kadakol, la cinquantaine, tabliste respecté et apprécié dans le cercle de la musique classique hindustani de Hubli-Dharwad, la seconde agglomération de l'état du Karnataka dans le sud de l'Inde. Il y travaille comme accompagnateur de cours de sitar et de chant pour le Dharwad College of Music et la Dharwad University, et s’y produit régulièrement pour des concerts. Mais à la bruyante vie urbaine indienne, il préfère la tranquillité de Saundatti, une petite ville de campagne distante d’une heure de bus qu'il prend deux fois par jour. C'est là que je vais habiter pendant un mois, en compagnie de sa femme, sa fille et son fils, sa mère, sa sœur, son mari et sa fille, et même le fils du frère de sa femme (!), quand ne viennent pas en plus pour les vacances son frère et son fils. Ils parlent tous un peu d’anglais en plus du dialecte local, et bien qu’officiellement la langue nationale soit l’hindi, elle est ici très peu utilisée.

S'il a joué un peu partout dans le monde, Allamprabuh connaît bien la France, car grâce à l'association hexagonale Kalavistar, qui promeut la musique classique de l'Inde du Nord, il y est venu à maintes reprises pour donner des concerts et enseigner, et y compte de bons amis. De 2001 à 2003, il a même habité 6 mois par an dans les Hauts de Seine, à Bagneux - c’est à cette occasion que Julien est devenu son élève. Il se trouve que c'est à côté de chez moi, et on discutera avec un amusement étonné de ce terrain commun, la gare RER de Bagneux qui n'existait pas alors, les courses aux Monoprix devant celle de Bourg-la-Reine ou encore le Parc de Sceaux dans lequel nous sommes allés nous promener à des époques différentes. De ces voyages, il tire une grande ouverture sur la culture moderne occidentale, quand ses voisins ont été interloqués par mon athéisme, dont le concept même leur échappait un peu. Les discussions en sont approfondies, car les réalités ou interrogations dont je lui fais part font sens pour lui, alors que souvent l'écart si grand des cultures ne permet pas une compréhension réciproque.

 

Fils d’une mère chanteuse, Allamprabuh a connu une enfance marquée par la pauvreté et s’il doit aujourd’hui jongler entre les cours et les concerts pour boucler les fins de mois, il dispose désormais d'une situation plus stable, aidé des économies de sa mère et de sa sœur qui a aménagé un petit salon de coiffure à l’entrée de la maison. Contrairement à sa femme Gita dont les tâches ménagères constituent la principale occupation, sa fille de vingt ans a commencé des études pour travailler comme médecin ayurvédique. Son fils finit lui aussi bientôt le lycée, et le coût conséquent à venir des études supérieures des deux enfants est une préoccupation financière certaine.

La maison familiale est confortable, et dispose d'un étage et d'une petite cour. Alors que le salon sert également de chambre pour les femmes, j'ai l'intimité d'une chambre et salle de bains attenante, réservées aux amis ou élèves occidentaux qui viennent régulièrement. Au centre de la maison se trouve la pièce à pujas, les nombreux rituels hindous, comme une traduction physique de la culture traditionnelle présente au cœur de cette famille très orthodoxe. Cette petite alcôve regorge de statuettes en bronze et d’images de divinités hindoues, lampes à huile, encensoirs et cloches, et est honorée à divers moments de la journée. Tous les matins  sans exception Allamprabuh y accomplit les rituels de dévotion et méditation propres à l’une des nombreuses castes que compte l’hindouisme. Dans la journée, une fois la maison nettoyée, sa femme Gita allume de l'encens et fait sonner la cloche pour réveiller les esprits de la déesse de la famille et des différents gurus et aïeux dont les photos sont accrochées aux murs du salon. Le soir, devant chacune d’entre elles, Allamprabuh s'arrête le temps d’une muette prière vespérale, le front barré par trois traits de cendre horizontaux. Le respect des anciens est sacré, et je le vois parfois l’exprimer par un bref attouchement des pieds d’un aîné. Plusieurs communautés religieuses cohabitent pacifiquement dans la ville, et aux cloches hindoues se mêlent les appels des muezzins dont les voix s’entrecroisent dans des dissonances bouléziennes.

 contactthomas.celnik@gmail.com  -  Paris, France

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